La Passion selon Marie, Hacho dyôldat Alôhô (création)

Zad Moultaka (1967)
oratorio syriaque contemporain

María Cristina Kiehr soprano
Concerto Soave (direction Jean-Marc Aymes)
Choeur de chambre les éléments
Direction Joël Suhubiette

Création mondiale le vendredi 23 septembre 2011 à 20h30, au Festival de musique d’Ambronay
Renseignements et réservations : Centre culturel de rencontre d'Ambronay, Place de l'Abbaye - 01500 Ambronay - 04 74 38 74 00

http://www.concertclassic.com/tv/corps/_Page_Ambronay_Moultaka_index.asp

Lundi 26 septembre 2011 à 20h30 – Cathédrale Saint-Etienne
Présenté et coproduit par Odyssud Blagnac, dans le cadre du cycle Présences vocales (collectif éOle,
Odyssud Blagnac, le Théâtre Garonne et le Théâtre du Capitole)
Renseignements et réservations : Odyssud Blagnac 05 61 71 75 15, www.odyssud.com

Visionnez le Micro trottoir réalisé à la sortie du concert

Jeudi 29 mars 2012 - Festival Mars en Baroque à Marseille

Abbaye de saint-Victor - 3, rue Abbayer - 13007 Marseille Renseignements et réservations : Cité de la Musique - 4 rue Bernard du Bois 13201 Marseille / +33 (0)4 91 90 93 75

Coproduction : CCR d'Ambronay, Les éléments, Concerto Soave, Odyssud Blagnac & Art Moderne
Production déléguée les éléments
Coordination artistique Catherine Peillon

 

Distribution :

María Cristina Kiehr soprano
Concerto Soave
Jean-Marc Aymes clavecin et direction
Freddy Eichelberger orgue
Sylvie Moquet et Christine Plubeau violes de gambe
Matthias Spaeter archiluth
Emmanuel Mure cornet muet
Jean-Noël Gamet & Stefan Legée sacqueboutes
Claudio Bettinelli percussions
Les éléments (chœur mixte 18 chanteurs)
Joël Suhubiette direction

La passion selon Marie, Zad Moultake, Choeur de chambre les éléments, Joël Suhubiette

 

Présentation :

Hachô dyôldat Alôhô signifie littéralement “La Passion selon la mère de Dieu” en syriaque, langue que  Zad Moultaka a choisie pour traiter le thème sublime de la Passion du Christ.  Le récit prend forme à travers le regard d'une mère qui se souvient. Ce prisme permet de restituer l’expérience de Marie où se mêlent émotion, souffrance et dignité. Le compositeur libanais remonte ici le long de sa mémoire chrétienne orientale. Il explore les instruments baroques à travers ce thème central, magnifié d'Orient en Occident, et sa dimension exceptionnellement dramatique.

Les textes sont chantés en syriaque, empruntés aux Evangiles, à des poèmes plus récents et à quelques écrits anonymes de la Tradition.
Du chœur de turba émergent quelques voix solistes : celles de Marie de Magdala, de Judas, de Pierre, de Jean, de Thomas...
L’association d’un ensemble instrumental baroque et d’un chœur rompu au répertoire contemporain sert d’écrin à la voix profonde, chaude et suave de María Cristina Kiehr incarnant ici la mère du Christ dans sa peine et sa splendeur.


Note du compositeur :


La Passion selon Marie, Hacho dyôldat Alôhô  en syriaque, est une œuvre importante pour moi car elle s'inscrit dans deux directions de travail que je poursuis depuis quelques années.
La première est le rapport à la langue chantée et la richesse des sonorités, des dynamiques et des couleurs qu'elle peut susciter.
Ici c'est la langue araméenne (syriaque) qui révélera ses timbres, chatoyants et gutturaux à la fois, qui sera mise en tension avec des instruments baroques.
L'intérêt de réfléchir sur la texture des instruments baroques est né avec mes questionnements sur les musiques et les instruments arabes : comment les rapprocher des techniques, du langage et de l'espace de l'écriture contemporaine sans qu’ils perdent pour autant leurs caractéristiques propres, leur âme en quelque sorte.
La deuxième direction de travail est la quête d'un espace d'émotion, de profondeur et d'une dimension spirituelle neufs, s'enracinant dans une énergie ancienne, voire archaïque.
Le thème de la Passion est un terrain idéal pour creuser ces problématiques. Il sera abordé à travers le regard de Marie, en tant que mère, ensevelie dans ses souffrances et ses doutes.
Des textes provenant de sources variées seront traduits dans la langue du Christ. Une forme d'attitude inversée, un retour vers une langue «première».
Zad Moultaka, avril 2011



Biographie de Zad MoultakaZad moultaka
Compositeur, né au Liban en 1967, poursuit depuis plusieurs années une recherche sur le langage musical, intégrant les données fondamentales de l’écriture contemporaine occidentale aux caractères spécifiques de la musique arabe à travers de nombreux domaines d’expérimentation…
La lente maturation d’une forme d’expression très personnelle a fait naître, à partir de 2003, une centaine d’œuvres diverses. Sa personnalité le pousse à questionner l’histoire, la mémoire, le monde contemporain avec ce sentiment d’urgence propre aux créateurs.
Zad Moultaka a entamé une collaboration musicale avec de nombreux artistes à travers le monde, notamment les ensembles Ars Nova, Sillages, Musicatreize, le Netherland Radio Choir, l’ensemble Schönberg, le Nouvel Ensemble Moderne de Montréal et le chœur de chambre Les éléments…

Le parcours de Zad Moultaka est de fait au cœur d’une étonnante modernité, à l’heure où la musique contemporaine, déliée et grandie des épreuves qui ont jalonné son XXe siècle, s’est tournée vers l’infinie diversité musicale des traditions «extra-occidentales», et que ses frontières, mouvantes, ont laissé s’infiltrer des créateurs d’un genre nouveau, souvent porteurs d’une double culture. Ici le langage est résolument occidental et le matériau arabe ressurgit de façon naturelle.



 

 

La Passion, drame sacré de l’humain
par Catherine Peillon

Les scènes de l’arrestation, le procès, la procession au Calvaire, la crucifixion du Christ, ses Saintes souffrances, -  élêm èl mèsiH en arabe, ?? ???? ???? en grec - forment un récit, objet de mise en scène, réécritures et représentations de tous temps et de toutes natures, spirituelles et artistiques, savantes et populaires, à travers le monde chrétien.
Une longue tradition en orient comme en occident met ainsi en scène et réitère cet épisode essentiel de la vie du Christ, de la Cène à la Résurrection. Cérémonies, processions, oratorios, drames, motets, iconographie…, la Passion actualise chaque année au printemps cette descente aux enfers avant la victoire du Christ sur la mort, permettant de renouveler le processus de catharsis collective.

Zad Moultaka, nourri aussi bien des cortèges des Chrétiens d’Orient que de la Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, veut pourtant s’éloigner d’une  approche narrative et figurative, pour se concentrer sur le vécu et le ressenti intérieur, l’état intime de la Passion.

Le compositeur épure le drame pour le ramener à ce qu’il contient de plus irréductiblement humain. Les pièces Zikr (2004), Calvario (2008) et Lama Sabaqtani (2009) témoignent du même questionnement.
Ici, en particulier c’est l’affect de la mère de Dieu, son vertigineux “délire” qui le fascine et le taraude depuis toujours.

Cette tension vers l’abstraction passe paradoxalement par un retour au prosaïque et à la réalité la plus nue de l’incarnation, pour atteindre une substance intérieure affective, en intégrant des éléments concrets dans leur dimension métonymique. Les objets qui entourent la Passion - la couronne d’épines, la tunique, le manteau de pourpre, les clous, la lance du soldat, l'éponge et le roseau, la branche d’hysope, le fiel et le vinaigre ...- ont de tout temps irrigué l’imagination des artistes. De même les personnages, référant à des archétypes (Judas, Pilate, Pierre, Jean, Marie, les Myrophores et bien sûr la foule, le chœur de turba). Pour Zad Moultaka ils cristallisent l’expression des sentiments contradictoires et tragiques : douleur, tristesse, indignation, colère, infinie tendresse.

« Et toi-même, ton cœur sera transpercé par une épée »

La figure de Marie
Le parti pris de raconter ces scènes de la Passion à travers le regard d’une femme et d’une mère est essentiel dans la démarche du compositeur.
Si le Christ, “celui dont les métamorphoses ont rendu vie à notre humanité” 1 est tout à fait homme et tout à fait Dieu, sa mère Marie est une humble mortelle, femme ni plus ni moins2 qui jouit pourtant d’une vénération exceptionnelle. Etroitement liée à Eve, elle en est la réplique spirituelle (dichotomie que l’on trouve chez les Grecs anciens à travers l’opposition et la complémentarité de l’Aphrodite terrestre et céleste).
Pourtant si elle enfante selon l’esprit, elle permet l’incarnation dans un corps. Elle est la médiatrice,  l’échelle qui relie le ciel et la terre, celle qui intercède et à qui s’adresse la foule des suppliants. En témoignent les ex-votos, les miracles et les appellations nombreuses qui sont attribuées à ses lieux de vénération :
Notre-Dame des fleurs aromatiques, de jubilation universelle, Rappel des perdus, Donatrice des eaux célestes, Joie des affligés, Notre-Dame de TripleTendresse, Source d'huile sainte, Nourricière, Œil vigilant, Notre-Dame des larmes de la Mère de Dieu, Vision des yeux du cœur, Doux baiser, Sagesse divine, Soulagement des angoisses, Notre-Dame de Passion, de Consolation, de Tendresse, Triple-Joie, Qui écoute, Guérisseuse…
Les litanies de la Vierge sont un ruissellement de noms d'amour : Trône de la Sagesse, Chariot de Feu, Rose mystique, Vigne, livre, refuge, citadelle, couronne, colonne,  Maison d'or, Porte du ciel, Etoile du matin, Ciel étincelant d’étoiles, Refuge des pécheurs, Reine des anges...3 

La maternité renferme «quelque chose» de la terre, du chtonien, de la matière pour muer, muter, se sublimer, s'ouvrir. La Femme en sa profondeur métaphysique et mystique devient la jonction de Dieu avec ce « rien ». Une humble mortelle qui, par obéissance à la volonté de Dieu, accepte de contenir ce que rien ne peut contenir. Elle est la « passeuse »  du Un vers le multiple, « bénie entre toutes les femmes », incomparablement supèrieure aux Séraphins, portée plus haut que les Chérubins...

«Même dans le supplice de la croix, tu es mon fils et mon Dieu !4 »

Ici c’est elle qui prend la parole à travers Ephrem le Syrien ou Romanos le Mélode :
«Il repose en ma présence,
L'Enfant, l'Ancien des jours (…)
Cependant que n'a de cesse
Le murmure de sa bouche.
Comme il me ressemble,
Celui dont  le silence
Parle avec Dieu ! 5 »

«Je suis vaincue mon enfant, vaincue par l’amour...6»

Chant intime
Au pied de la Croix se tenait la Vierge très pure
qui regardait le Sauveur suspendu au bois  ;
elle contemplait les traces des coups, les clous,
les marques des verges et du fouet, l'écoutait gémir,
et, en un profond sanglot,
elle clama sa douloureuse plainte...
«Incline-toi, très sainte croix, incline ton faite,
croix toute sainte, sois bénie,
pour que je baise les plaies
de mon fils et mon Dieu,
pour que j'étreigne le corps de mon Jésus,
pour que je couvre de baisers sa bouche si douce,
ses yeux, son visage, ses mains et ses pieds,
et que je dise adieu
à mon unique enfant injustement sacrifié.
Incline-toi, croix, incline-toi  !7»


Mise en musique
Zad Moultaka souhaite nous plonger dans les sonorités anciennes, celles d’un Ier siècle imaginé. Il choisit les instruments baroques de Concerto Soave pour leurs timbres, leurs couleurs, leurs possibilités microtonales, leur élasticité, leurs techniques de jeux  ainsi que l’expérience et la qualité des instrumentistes.
Sacqueboutes évoquant les shofar, cornet muet proche de la voix humaine, ombre de Marie, violes de gambe, double des apôtres, orgue souffle de l’esprit, clavecin et théorbe, résonances de la douleur (chez Ephrem, la cithare représente l'humanité du verbe dans sa fonction instrumentale : «Chanter avec la cithare ce que le gosier de l'oiseau était incapable d'exprimer» ) et les percussions, projection de la conscience humaine …
Mais nous ne sommes pas ici dans l’opulence baroque, l’ornementation, ni son esthétique.
Ni son tempérament.
La Passion selon Marie n’est pas celle de l’âme tourmentée et ses plaintes sublimes. Ni ténèbres ni dévotion.

Rompu à l’exploration des instruments arabes (notamment à travers les expériences de l’ensemble Mezwej en résidence pendant trois ans à la Fondation Royaumont), le compositeur traite l’instrumentarium baroque en le dépouillant de sa dimension culturelle. Pourtant cette ascèse fait ressurgir son âme.

Le chœur de chambre Les éléments avec qui le compositeur a travaillé de nombreuses années possède des qualités de plasticité et de couleurs exceptionnelles. Une grande intimité de travail lie le compositeur à ses interprètes, à travers la sensibilité du chef Joël Suhubiette.

María Cristina Kiehr, mi-ange, mi-femme, a dans sa voix la pureté, la tension, la directivité pour assumer le rôle de la mère du Christ, empreint de douleur, d’émotion et de dignité.



1.Ephrem de Nisibe, Hymnes sur la Nativité III,6
2. Mahmoud Darwich, « Le lit de l’étrangère »
3. d’après E. Kovalevsky, Le mystère de la mère de Dieu
4.Romanos le Mélode, Hymne XXXV
5. Ephrem de Nisibe, Hymnes sur la Nativité V, 23
6.Romanos le Mélode, Hymne XXXV
7. Thrène de la Mère de Dieu, manuscrit du Mont Athos, XIVe

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